Gergiev l’élégance, depardieu la suffisance


Quelle affiche! Après Paris, Turin, Dortmund, Lyon, Toulouse,  se pose, le temps d’un concert, (parce que lendemain, il dirige Eugen Onegine à Saint-Petersbourg !) à Genève emmenant dans ses valises pas moins que le Chœur, l’Orchestre et quelques solistes du Mariinski. Petits plats dans les grands, pour ce concert exceptionnel, le Tout Genève s’est donné rendez-vous. Mais le Tout Genève ne remplit pas (plus ?) le Grand Théâtre. A près de deux cents euros la place, nombre de Genevois ont renoncé à cette soirée. C’est devant un parterre aux trois-quarts plein que l’orchestre fait son entrée.

Il est en place depuis de longues minutes déjà lorsque Valery Gergiev apparaît. Une très brève poignée de main à son premier violon, un tout aussi bref salut aux spectateurs et le maître s’installe à son pupitre de direction étonnamment plus élevé que lors de ses précédents concerts. Debout, le corps complètement immobile, avec à peine un léger geste de la main droite, il emmène violoncelles et contrebasses dans les premières mesures pianissimo de L’Oiseau de Feu. Immédiatement, la magie Gergiev opère. On se sent à l’abandon total. Dans la musique. Dans « sa » musique. Déjà, les notes racontent. Moins le livret du ballet de Stravinsky que l’oiseau. Avec une qualité de sons, une palette de nuances incroyables, L’Oiseau de Feu prend corps sous l’élégance de la direction engagée de Gergiev. L’oiseau est là, vivant, s’envolant devant nos yeux avec de grandes plumes vertes et bleues, sa crête dorée, ses yeux vifs et noirs, son bec rouge-sang. Tantôt virevoltant habilement entre les arbres avec cette flûte. Tantôt se posant avec grâce sur une branche avec ces violons dosés entre le moelleux des sourdines et le plein d’une partie d’entre eux jouant à nu. Puis, il nargue le spectateur en l’appelant des bois ou des cuivres. Quand soudain, il réapparaît majestueux dans l’ouverture d’une clairière.

Valery Gergiev et le Mariinski nous transportent dans un monde enchanté. Sur le fond de scène, écran immaculé et immense, on voit le rêve musical de ces magnifiques interprètes. Comme des volutes, comme des lacs immobiles à peine dérangés par un vol lointain d’oiseaux, Stravinski se transforme, se mue en une ode lyrique d’où émergent les spectres musicaux de Mozart, de Wagner. Etrange impression.

Depuis son enregistrement de 1998, l’eau a coulé sous les ponts de la Neva et, si le chef russe reste une figure de proue de la direction d’orchestre, l’alors orchestre du Kirov n’a pas seulement changé de nom. Il est arrivé à un stade de perfection orchestrale exceptionnelle. A l’image du pianissimo final. Il est si ténu qu’on tend l’oreille pour le goûter. Si impalpable qu’on regarde de tous ses yeux pour se convaincre que tous les violons, tous les altos, tous les violoncelles jouent réellement. Quelle qualité de son, quelle extraordinaire maîtrise, quelle discipline, quel orchestre !

Dès lors, comment recevoir l’austérité musicale de l’oratorio Oedipus Rex ? Le contraste reste effectivement grand. D’autant plus que l’entrée des solistes installe un malaise avec l’arrivée de , le récitant. Marchant lourdement, titubant presque, il salue la salle d’un geste de déplaisante suffisance, le bras tournoyant au- dessus de sa tête. Lorsqu’il introduit le drame d’Œdipe, la voix empâtée, la prononciation douteuse, le mot incertain, il est visiblement pris de boisson. Un sentiment de malaise qui capte l’attention sur le personnage plus encore que sur les efforts de Gergiev dans son métier de musicien. Affalé sur son siège, ses silences prolongés lorsqu’il doit reprendre le discours du récitant serrent le cœur de qui a pu admirer le Depardieu de Cyrano de Bergerac, du Dernier Métro. On guette, on craint le couac, la chute. On tente alors de focaliser l’attention sur la musique mais le cœur n’y est pas.

D’autant plus que Valery Gergiev semble moins inspiré que dans L’Oiseau de Feu. Même s’il offre quelques beaux instants de musique, ils ne sont que fugitifs. Pourtant, sur le devant de la scène, les solistes ne ménagent ni leur talent, ni la puissance de leurs voix. Dans cette distribution homogène, la conviction du discours est de mise. A ce jeu, chacun s’efforce à rendre le latin compréhensible à tous. Imposante, alliant le geste à la parole, d’une voix magnifiquement timbrée, la mezzo-soprano Ekaterina Semenchuk (Jocaste) s’emploie à imposer son discours de vérité aux hommes qui l’entourent. Dans le rôle-titre, le ténor  (Œdipe) fait preuve d’une grande assurance quand bien même la légère acidité de ses aigus mériterait d’être mieux contrôlée. Un problème qu’on ne relève pas avec le jeune Stanislas Leontiev (Le Berger) dont le grain de voix possède un charme certain. Comme ses collègues, admirablement préparé, le baryton  (Créon/Le Messager) fait aussi preuve d’une impeccable ligne de chant. Il « parle » son latin avec une désarmante aisance. Après des premiers accents retenus, voir hésitants, la basse  (Tiresias) s’envole dans un discours vocal impressionnant, à l’évidence appris par cœur, ce qui ajoute à l’authenticité de ses mots.

Le Chœur du Mariinski joue aussi dans l’excellence. Malheureusement, placé sur une estrade probablement trop basse, ses voix ne passent que difficilement au-dessus de l’orchestre en dépit des efforts de Valery Gergiev de calmer ses troupes orchestrales.

Au moment du salut, le pathétisme et la grossièreté de Gérard Depardieu atteignent un sommet de mauvais goût, alors qu’il tente d’embrasser la mezzo  sur la bouche au moment où elle passe devant lui pour sortir de scène. Les regards faussement amusés des autres artistes devant cette inconvenante facétie ne sauveront pas l’acteur français de la gêne que suscite sa pitoyable attitude. Mais, Depardieu n’en a cure puisqu’il sort de scène comme il y était entré : avec le dédain du public.

SOURCE: Resmusica

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3 comentarios en “Gergiev l’élégance, depardieu la suffisance

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